L'enfant révolté

Publié, le 14/09/2026

Le récit d'un processus, jour après jour

 
Poème sur l'émerveillement, processus enfant intérieur - Les Ateliers de Charlotte

J'ai participé à un stage de six jours autour de cette part de nous façonnée par l'enfance. Un processus créatif de quatre après-midis m'a menée d'un simple tâtonnement à une pièce que j'ai appelée « L'enfant révolté ». Voici ce que ce chemin m'a révélé, et pourquoi aller jusqu'au bout d'un processus change tout.

Qu'est-ce que l'enfant intérieur ?

En chacun de nous vit une part façonnée par notre enfance. Notre spontanéité, notre créativité, notre capacité à nous émerveiller. Mais aussi nos peurs, nos blessures, et les stratégies qu'on a mises en place, très tôt, pour s'adapter au monde autour de nous.

Cette part ne disparaît pas en grandissant. Elle continue, en silence, d'influencer nos réactions d'adulte : ce qui nous met en colère sans qu'on sache vraiment pourquoi, ce qui nous fait nous taire alors qu'on aurait envie de parler, ce qui nous pousse à chercher l'approbation ou, au contraire, à s'en méfier. L'enfant intérieur, ce n'est donc pas un concept abstrait réservé à la thérapie. C'est une part bien vivante de nous, qui continue d'agir dans notre quotidien, souvent sans qu'on la reconnaisse.

Aller à sa rencontre, ce n'est pas retourner dans le passé pour s'y enfermer. C'est plutôt se donner la possibilité d'écouter ce qui, en nous, n'a peut-être jamais eu l'espace de s'exprimer. Pour mieux comprendre ce qui nous anime aujourd'hui. Et parfois, pour lui offrir ce qui lui a manqué.

Le cadre du stage

J'ai participé à un stage de six jours, entièrement construit autour du thème de l'enfant intérieur. Dans ce processus, une partie créative s'est déployée sur quatre après-midis : une œuvre qu'on construit, qu'on quitte, qu'on retrouve, jour après jour.

Un processus qui se construit sur plusieurs jours

Ce qui rend ce type de processus créatif particulier, ce n'est pas seulement le thème qu'on lui donne. C'est le temps qu'on lui laisse.

Sur quatre après-midis consécutifs, on revient chaque jour sur la même œuvre. On ne la termine pas en une fois : on la quitte, on dort, on vit une matinée de pratiques, une humeur différente, d'autres prises de conscience, et on y revient. Avec un regard neuf. Qu'est-ce qu'on ajoute ? Qu'est-ce qu'on enlève ? Qu'est-ce qui, la veille, semblait juste et qui aujourd'hui ne l'est plus ?

C'est cet aller-retour qui fait toute la différence. Le mental n'a pas le temps de figer une intention et de s'y tenir jusqu'au bout : il est sans cesse remis en mouvement par ce qui s'est passé entre-temps. Et c'est précisément dans cet interstice (entre deux après-midis, entre deux versions de la même œuvre) que quelque chose de plus profond a l'espace pour remonter.

Voici, jour après jour, ce que ce chemin a représenté pour moi.

  • Jour 1. Je ne sais pas vraiment quoi faire. La consigne interdit colle et peinture, et ça me frustre. Alors je triche un peu : j'utilise quand même de la colle. Pas pour me faire remarquer, ni pour défier qui que ce soit. Juste discrètement, pour moi. Un premier pas hors du cadre, presque invisible, mais qui annonce déjà tout ce qui va suivre.
  • Jour 2. J'avance vraiment à l'aveugle. Je ne sais pas ce que je fais, je fais sans réfléchir. Je prends du bon temps, tout simplement.

Les jours 3 et 4 méritent qu'on s'y attarde un peu plus : c'est là que tout bascule.

Ce que ça vient réveiller

Un thème comme celui-ci, porté par un processus qui s'étale sur plusieurs jours, ne réveille jamais la même chose selon les personnes. Pour certains, ce sera une mémoire sensorielle oubliée. Pour d'autres, une émotion qu'on n'avait pas vue venir, un besoin de jouer, une tristesse discrète, une joie inattendue. Chacun y trouve ce qu'il a, à ce moment-là, à regarder.

Pour moi, ce qui est remonté tourne beaucoup autour du cadre : oser en sortir, oser déplaire, oser ne pas se faire remarquer. Une ligne de travail que je connais bien, sur laquelle j'ai déjà avancé, et qui pourtant revient, sous une autre forme, à chaque nouvelle occasion de la regarder.

Un poème, né de l'émerveillement

Une matinée, en thérapie psychocorporelle, un processus s'est construit autour de l'émerveillement dans le corps. Il s'est terminé par trente minutes dehors, à s'émerveiller de la nature, de ces choses qu'on a l'habitude de croiser tous les jours sans vraiment les voir. Une question nous accompagnait, avec la possibilité d'y répondre ou non : l'émerveillement, c'est quoi pour toi ?

J'ai répondu par ce poème.

Étendue de tout son long dans l'herbe fraîche,
ma mie, que faites-vous ?
Entendez-vous le chant des oiseaux
Remplir vos oreilles d'une douce symphonie
Voyez-vous cette lumière que reflète l'eau
Enivrez-vous, ma mie, de tous ses trésors
Imaginez un monde où la beauté est, alors, laissez vibrer chaque cellule de votre corps
Légère brise qui vient caresser la peau
Émerveillez-vous, ma mie
Respirez cette magnifique odeur de vie

L'émerveillement, c'est peut-être l'un des visages les plus simples de l'enfant intérieur. Cette capacité à s'arrêter devant une lumière sur l'eau, un chant d'oiseau, une odeur, sans chercher à comprendre ni à analyser. Juste recevoir.

Jour 3 : quand le cadre craque

Il restait encore trois heures à travailler sur la création. Mais l'envie n'y était plus.

Frustration, colère, révolte… Je n'ai pas envie de continuer ma création. Je la regarde, je la trouve sympa. Je n'ai plus envie de toucher. Il reste 3h à travailler dessus pourtant. J'ai le cul de faire ce qu'on me demande, ce que je crois qu'on attend de moi. Alors j'arrête. Pas pour emmerder, pas pour prendre plaisir à faire chier l'autre. J'arrête pour moi. Car je n'ai pas envie de faire plaisir. Que ça ne dérange personne. D'une certaine manière, je continue par l'écriture ici.

Un texte est né de cet arrêt, écrit d'un trait, avec une charge très forte (je fais le choix de ne pas le publier dans son intégralité ici). Il porte des mots très tranchés qui, je crois, ont leur place ailleurs, dans un autre espace, sous une autre forme, peut-être une chanson, un jour. Je préfère qu'il ne soit pas utilisé plutôt que mal utilisé.

Ce que je peux dire, en revanche, c'est ce que ce moment m'a appris : quelque chose ne passait pas par la matière. J'avais beau regarder ma création, je n'arrivais pas à y ajouter ce qui, en moi, demandait à sortir. Alors c'est par l'écriture que c'est passé.

Et c'est elle, justement, qui a débloqué le chemin.

Jour 4 : L'enfant révolté

Ce qui n'avait pas trouvé sa place dans l'œuvre la veille a enfin pu s'y inscrire : des mots, des pancartes, une posture. « Je n'existe pas pour vous plaire. » « Je ne suis pas d'accord. » « Non. » Le besoin de verbaliser mes opinions, mes convictions, de m'affirmer, que ça plaise ou non.

Cette pièce, je l'appelle L'enfant révolté.

L'enfant révolté - création artistique, processus enfant intérieur

Ce que je n'osais pas dire à voix haute, je l'ai écrit sur du carton.

Ce qui me frappe, en regardant cette pièce prendre forme : la douceur n'a pas disparu pour laisser place à la fermeté, les deux coexistent. La laine, la dentelle, les perles, un petit cœur rose, juste à côté d'un « Fuck », d'un « Non » écrit en lettres rouges, de mots comme révolution, indignation, injustice. L'enfant révolté n'a pas eu besoin de perdre sa tendresse pour affirmer un désaccord.

Ce que ça change, d'aller au bout

Si je m'étais arrêtée au jour 3, à ce moment où je n'avais plus envie de continuer, je serais passée à côté de tout ça. Aller jusqu'au bout, ça m'a permis de vivre pleinement mes revendications, de les reconnaître, de les affirmer, plutôt que de les laisser à l'état de frustration.

Ce qui est sorti au jour 4, je ne l'aurais jamais imaginé au jour 1. Et c'est peut-être ça, le plus précieux dans un processus qui s'étale sur plusieurs jours : il laisse le temps à l'inattendu de se frayer un chemin. Il y a une vraie fierté à regarder ce trajet, du tâtonnement du premier jour jusqu'à cette pièce assumée, et à constater à quel point on a évolué en si peu de temps.

Et vous, quel est votre rapport au cadre ?

Le thème de ce processus était l'enfant intérieur. Mais ce qui est remonté pour moi aurait tout aussi bien pu naître d'un autre thème : ce n'est pas le sujet qui a fait le chemin, c'est le processus lui-même, et ce qu'il avait à me révéler ce jour-là.

Cette fois, ça a touché mon rapport au cadre : accepter de ne pas être d'accord, dire non, même si ça ne plaît pas.

Et vous, quel est le vôtre ?

Est-ce que vous osez en sortir quand il ne vous convient plus ? Est-ce que vous savez dire non, sans culpabilité ? Avez-vous, vous aussi, un « enfant révolté » qui attend d'être entendu ?

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