Avancer à l'aveugle : ce que le masque social nous coûte vraiment
Pendant un stage de théâtre de guérison, j'ai marché dans l'espace avec mon masque social sur le visage, sans aucune ouverture au niveau des yeux. Ce que ça m'a fait vivre m'a menée droit vers un concept de Jung, la persona, et vers une question que je vous pose à la fin de cet article : quel masque portez-vous, sans même vous en rendre compte ?
Novembre 2024, un stage de théâtre de guérison
Pendant ce stage, nous avons chacun fabriqué notre masque social, à partir de carton, de colle et de peinture. Puis vient l'exercice : marcher dans l'espace, à la rencontre des autres, avec ce masque sur le visage.
Nous étions environ quarante, et seulement deux à ne pas avoir laissé d'ouverture au niveau des yeux. J'avançais complètement à l'aveugle.
Ça a été terrible. J'ai eu du mal à tenir la consigne, et une intervenante est venue me la rappeler : rester derrière le masque, vivre pleinement le fait de ne pas voir. Alors je me suis vraiment mise dans la pratique. Et j'ai pleuré. Je me suis sentie démunie, perdue, triste de ne pas pouvoir voir ce qu'il y avait devant moi, avec l'impression de passer à côté de plein de choses, de plein de gens.J'ai continué à avancer, mais plus lentement, dans un mal-être évident.
Il y a eu un retour au calme. Et avec lui, une envie claire : quitter ce masque.
Qu'est-ce que la persona selon Carl Gustav Jung ?
La persona, c'est le nom que Carl Gustav Jung donne, en psychologie analytique, à ce masque social qu'on porte pour s'adapter à la société. Il a repris ce mot latin dans les années 1920, celui qui désignait, dans le théâtre antique, le masque que portait l'acteur pour interpréter un rôle. Il l'a utilisé pour désigner quelque chose de très concret chez chacun de nous : tous les filtres qu'on met devant notre être authentique pour convenir et s'adapter à la société.
La persona, ce n'est pas un mensonge. C'est le masque social qu'on endosse au travail, pour incarner le rôle qu'on y tient, pour être perçu d'une certaine façon par ses collègues ou sa hiérarchie. C'est aussi celui qu'on porte en famille, différent, adapté à comment on invite les siens à nous voir. On a autant de persona que de contextes dans lesquels on évolue, et c'est normal : vivre en société demande de savoir endosser des rôles.
Ce que Jung pointait, en revanche, c'est un risque bien réel : à force de porter ce masque, on peut finir par s'identifier à lui. Se prendre pour celui qu'on montre aux autres, jusqu'à ne plus vraiment savoir qui on est derrière. C'est exactement ce que j'ai vécu, en plus concret et en plus physique, le jour où j'ai avancé sans ouverture au niveau des yeux : je ne savais plus où j'allais.
Pour Jung, l'enjeu n'est pas de se débarrasser de sa persona, elle reste nécessaire pour vivre avec les autres. L'enjeu, c'est de la reconnaître pour ce qu'elle est : un rôle, pas une identité. C'est tout le sens de ce qu'il appelait le processus d'individuation, ce chemin qui consiste à aller visiter toutes les parts de soi, la persona, mais aussi l'ombre, l'anima et l'animus, pour se rapprocher de qui on est vraiment.
Ce que ça nous coûte
Le coût de porter un masque ne se vit pas de la même façon pour tout le monde. Le masque social de chacun est différent, façonné par son histoire, ses contextes, ses peurs. Les enjeux, et ce qui se joue derrière, sont donc différents aussi.
Il y a pourtant un coût qui revient, quel que soit le masque : la fatigue. Cette fatigue-là, c'est celle de ne pas être soi. Elle peut être conscientisée, et rester malgré tout difficile à éviter autrement, le masque restant parfois la seule option disponible sur le moment. Ou elle peut ne pas être conscientisée du tout, et se traduire simplement par une sensation permanente de fatigue, ou de mal-être diffus, sans qu'on sache vraiment d'où ça vient.
Parfois, ce coût prend une autre forme : le besoin de s'appuyer sur une béquille, un verre par exemple, pour se sentir plus à l'aise à porter ce masque en société. C'est un signal qui mérite d'être entendu, au même titre que la fatigue.
Pendant l'exercice du masque, à l'aveugle, ce coût est devenu très concret pour moi. Je me suis sentie démunie, perdue, avec l'impression de passer à côté de plein de choses, de plein de gens. C'est une version condensée, presque caricaturale, de ce qui peut se jouer au quotidien derrière un masque social qu'on ne quitte jamais vraiment : on avance, mais sans voir où on va, et sans vraiment rencontrer ce qui est en face de nous.
Et vous, quel masque portez-vous ?
Si vous avez envie d'aller un peu plus loin, voici un petit exercice simple, à faire seul, avec un papier et un stylo.
Puis, pour chaque ligne, posez-vous une seule question : qu'est-ce que je montre ici, que je ne ressens pas vraiment ?
Il n'y a rien à corriger, rien à changer dans l'immédiat. Juste à regarder, avec un peu de recul, ce qu'on porte au quotidien sans même y penser.
Le masque social n'est qu'une des faces de ce qui se joue en nous. Il y a aussi ce que Jung appelait l'ombre, cette part qu'on cache, parfois même à soi-même. Il y a aussi l'anima et l'animus, cette part intérieure contrasexuelle que Jung évoquait dans ce même processus. Et il y a le chemin vers le Soi, celui qui se dessine quand on ose enfin retirer le masque. Ce seront les sujets des deux prochains articles, l'ombre et le Soi.
Pour moi, ce jour-là, la sortie de l'exercice a été très claire : l'envie de quitter ce masque. De le poser, de retrouver de la vue, et de retrouver, avec elle, l'endroit où j'allais vraiment.
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Charlotte